Réinventer le métier de photographe portraitiste

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Le métier de photographe est un des plus plébiscités dans notre pays.
Celui de photographe voyageur, fameux photo-reporter autour du monde, fait rêver petits et (surtout les) grands à la soif de liberté et d’aventures. Se déclinant en un vaste éventail de métiers très variés, la photographie évolue avec son temps et ne cesse de se réinventer.

Si la vocation de photo-reporter en appelle beaucoup, peu réussissent à en vivre. Témoigner de l’actualité du monde, des communautés en souffrance, dans une démarche hybride entre le journalisme et l’anthropologie, est un métier exigeant composé de missions de terrain freelance pour les agences de presse et les ONG.

Depuis quelques décennies, le milieu est en souffrance des traditionnels mécanismes, avec l’avènement de la photographie numérique, de l’émergence des stocks d’images et de la revue à la baisse des cachets des photographes d’agences.

© Isabelle Serro

Découvrir le travail d’Isabelle Serro, reporter-photographe chez Divergence Images.

Portrait | https://barrobjectif.com/isabelle-serro-sos-mediterranee/
Entrevue sur la RCF | https://rcf.fr/la-matinale/isabelle-serro-reporter-photographe
Son documentaire vidéo « Passeurs d’Humanité » |  https://www.youtube.com/watch?v=jU-EvSdOyKE

L’évolution des média

Initiée à la photographie argentique, j’ai pratiqué durant 5 ans – dont 2 dans un contexte professionnel – avec un Minolta X700 et des pellicules noir et blanc Ilford 400 avant de basculer au numérique. Le choix du digital fut une question avant tout pratique, car il n’était malheureusement plus rentable, en tant que photographe sociale, d’investir sur la photographie argentique.

Lors de reportages de mariage, entre les prises de vue et la contrainte de changement de pellicules (24 ou 36 poses), le développement des négatifs (fait maison ou par un laboratoire partenaire), la numérisation des négatifs puis le post-traitement numérique (enlever de nombreuses poussières), l’équation temps/rendement n’était malheureusement plus viable. Je me suis résolue à dédier mon matériel argentique et sa magie mécanique dans la sphère privée, pour une photographie à la philosophie plus lente, plus traditionnelle, poétique et intemporelle.

La photographie digitale a depuis 10 ans totalement bouleversé nos manières de documenter le monde. Il est possible aujourd’hui, de réaliser un reportage photographique voire un film documentaire directement avec son smartphone.

Pour autant, la pratique de la photographie professionnelle a-t-elle changé au point que chacun(e) aujourd’hui peut se proclamer photographe ?

Légitimité et école de terrain

La profession de photographe ne fait pour l’instant pas partie des métiers réglementés en France.
Mise à part quelques déclinaisons très spécifiques, l’auto-proclamation (et l’enregistrement de son SIRET) pour qui ne sort pas d’une école de photographie, est de mise. Elle pose souvent des questions sur la légitimité que l’on s’attribue ou que l’on nous manifeste. L’avantage indéniable pour le client, c’est qu’il peut directement jauger le travail de l’auteur(e) en étudiant son portfolio et ainsi évaluer si son univers, sa création, lui correspond.

Pour beaucoup de jeunes photographes professionnels qui souhaitent se lancer durablement dans la photographie sociale, la photographie de mariage est le créneau le plus en vogue. Elle est une excellente école, que j’ai pu éprouver durant 5 ans, pour perfectionner la vaste majorité des talents exigés du professionnel : gestion (psychologique et émotionnelle) client (pression collective le jour J !), interactions sociales, intégrité et discrétion, sang-froid dans l’improvisation, rapidité et qualité de livraison : une expérience de terrain qui laisse peu de place à l’erreur.

Elle offre surtout cette fabuleuse initiation d’apprendre à documenter la vie humaine en conditions réelles.
Bien qu’il s’agisse surtout de témoigner d’un évènement heureux et pas de détresse humaine, il est important d’y aller par étapes lorsqu’on s’expose à l’intimité de l’autre. La narration de la journée s’organise de manière naturelle en histoire cohérente, généralement positive. Tantôt traducteur, médiateur, interprète, le photographe joue un rôle central dans la documentation des étapes de vies humaines.

Du reportage social au documentaire

Avec les années, on acquiert bon gré mal gré un certaine connaissance de la nature humaine.
Pas suffisamment pour s’imaginer docteur de l’âme, mais toujours plus attentif à l’autre, ses réactions, ses comportements, jusqu’à développer une forme d’anticipation. Une qualité bien utile à une mission documentaire.
Car pour documenter convenablement, il faut savoir comprendre sans interroger, se faire oublier tout en étant présent et surtout nourrir suffisamment de réflexion pour proposer une vision engagée et originale du sujet.

Pour élargir ses perspectives, les workshops et formations proposés par des consœurs et confrères sont d’excellents moyens d’ajouter des cordes à son arc, d’approfondir sa maîtrise technique de l’image en narration.
Éprouver la cohérence de sa démarche me paraît essentielle, afin de faire évoluer sa recherche artistique personnelle.

Manawan | En territoire Atikamekw | Immersion amérindienne au Québec
Quelle est la différence ?

Dans son livre « Praxis du cinéma documentaire : Une théorie et une pratique », Didier Mauro explique que le documentaire se revendique comme appartenant au champ artistique. Selon lui, le reportage et le documentaire ont en commun leur rapport au « réel », bien que se distinguant « d’un mode d’écriture, d’une approche, de codes, et d’une sémantique distincte. Ainsi, à la prétention à l’ « objectivité » des programmes audiovisuels relevant du journalisme, les documentaristes opposent la subjectivité assumée, et explicitée, lisible pour le spectateur. »
Il ajoute que « les documentaires sont réalisés par des auteurs – réalisateurs ayant une culture et une formation cinématographique, tandis que news, reportages et magazines sont essentiellement réalisés par des journalistes (de rares sujets intégrés à des magazines sont réalisés par des documentaristes). »

Cependant, des exceptions existent en France, à travers les exemples de Roger Pic et Raymond Depardon, qui ont selon lui « glissé avec talent et éthique, du grand-reportage au documentaire, et élaboré des oeuvres de grande qualité, comme le Plaidoyer pour l’Afrique de Roger Pic ou San Clemente de Raymond Depardon ».

Enfin, pour illustrer la définition selon laquelle « le documentaire serait un « cinéma faisant création du réel », Didier Mauro cite Joris Ivens : «  Le documentariste doit être comme les peintres. Il doit créer quelque chose, par le regard, mais pas seulement. C’est quelque chose qui est en toi et qui vient de l’enfance. »

A lire |  http://www.guichetdusavoir.org/viewtopic.php?t=82061 (Didier Mauro)

http://www.hiroa.pf/2009/01/documentaire-ou-reportage-une-frontiere-floue/ (Marc Louvat – Xavier Lambert)

© Nadine Court

Si l’on transpose cette vision au domaine photographique, on distinguerait le documentaire par sa démarche engagée, tintée de l’intime opinion de l’auteur(e). Puisque les notions finissent tout de même par s’entrelacer, on comprend que l’intention et la démarche donnent également tout son sens au terme documentaire. Le « reporter-photographe » appartient ainsi à la famille du grand-reportage, qui fait le lien entre le journalisme et le documentaire immersif.

Pour explorer des modèles appliqués à la vie quotidienne, plus proche du « portraitiste de rue », mes consœurs photo-reporters de mariage ont créé le Collectif Joyeux Bazar : https://joyeuxbazar.fr/ qui se présente comme « une approche documentaire de la photographie de famille ».
Un créneau qui, selon moi, redonne identité et qualité à la photographie « lifestyle », terme devenu totalement galvaudé dans le milieu. Une séance photographique n’induisant pas automatiquement un format reportage ni documentaire ; Au Joyeux Bazar, on choisi volontairement cette finalité : on documente en images.

Avec un meilleur aperçu du reportage social, comment transitionne-t-on vers sa version documentaire ?

Photographe-anthropologue : le documentariste social 

Documentariste social, je ne sais si ce terme existe, mais il me plaît de l’imaginer et surtout de le mettre en œuvre.
Pour sortir des cases traditionnellement proposées au métier de portraitiste, j’aime imaginer un médium photographique s’adressant au cercle familial et local, qui assume son immersion dans l’intime en s’attelant à sauvegarder l’essence des histoires de vie.
Une photographie expansive, qui ait le courage d’aller au-delà du beau, du convenu et du convenable. Du séduisant conventionnel ou du classique rabattu. Avec un côté réac assumé, activiste joyeux et déterminé, aimant déconstruire pour interroger.  Surtout, n‘ayant pas peur de bouleverser les standards pour offrir davantage de diversité.
Documenter la société est une noble cause, mais elle est également nécessaire pour se comprendre et comprendre son environnement. Lorsqu’on étudie les rouages des sociétés humaines, on rencontre les communautés tantôt adulés, tantôt méprisées. L’engagement, la philosophie et le devoir de mémoire me paraissent être de bons guides pour décider des thèmes à confier aux portraitistes contemporains.

A la société individualiste, je répondrais la communauté.
Aux familles modernes morcelées, je proposerais le lien intergénérationnel.
Au podium urbain, j’inviterais la paysannerie.

Puisque la photographie se réinvente sans cesse et suit l’évolution du monde, dans un mouvement de retour aux valeurs essentielles, on pourrait aussi revaloriser le métier de photographe portraitiste auprès des communautés humaines.
Dans l’idéal, le photographe-anthropologue serait un « Gardien de la Mémoire ».
Il serait mandaté autant dans le privé que dans le public, par les familles et les collectivités, pour raconter l’individu et le groupe. Ceci avec la conscience que les anciens et les êtres aimés, qui ne sont pas éternels, sont le socle de notre identité. Que l’histoire familiale, si précieux héritage, est tout ce qu’il nous restera.
Au cœur de la démarche, la photographie, serait renforcée par l’écriture et l’enregistrement sonore.

Réinventer le métier : utopie ou réalité ?

On se rend compte que le voyage et l’aventure associés au métier de photo-reporter reposent avant tout dans la capacité à s’intéresser au monde qui nous entoure et à le documenter de manière immersive. Perdre ses repères et réévaluer son rapport aux autres peut se vivre au coin de la rue, chez le voisin. Il n’est ainsi pas nécessaire de partir loin pour témoigner du monde, de son actualité et de ses défis. La mise en perspective peut se réaliser dans son propre territoire, qu’on peut apprendre à redécouvrir. Tout est une question d’équilibre.
La fonction anthropologique de la photographie sert avant tout à comprendre qui nous sommes dans un espace défini. Elle vise surtout à rétablir notre place au sein de notre famille, de notre communauté immédiate.

Je suis convaincue que le photographe devrait pouvoir veiller sur cette mémoire, garante de l’équilibre psychique de l’humain. Celle qui valorise et honore les anciens, les histoires de vie, la résilience des survivants, les luttes pour la préservation de la nature, avant tout sur son territoire. Que la photographie sociale est un vrai métier d’écriture, de documentation au service du collectif, bien au-delà des seules obligations de célébrations civiles.

Il serait peut-être temps de réinventer le « photojournalisme de village » et le documentaire social à échelle locale, comme une évolution logique du métier à son retour aux sources. D’obtenir le soutien de la communauté professionnelle de l’image et des élus de proximité dans cette optique, pour le légitimer : lui donner cadre, éthique, définition et opportunité.

Face aux défis de notre temps, d’autres formes parallèles de photographie sociale émergent, en soutien à l’engagement citoyen. Nadine Court Tremblay et Quentin Lintz ont lancé la photographie militante à travers leur plateforme Déclic Militant https://declic-militant.com/, comme ressource gratuite aux opérations des associations locales pour le climat et la biodiversité. La photographie pourrait-elle, dans cette mouvance, devenir un vrai service public ?

Et enfin, je me plais à imaginer la résurgence des anciennes techniques.
La sobriété s’inviterait dans nos métiers, en réintégrant les appareils de nos grands-pères au cœur de nos réalisations. Réactiver ces mécanismes oublié dans des coffres et prendre le temps et se restreindre à quelques prises de vue. Remettre en service la chambre noire, délivrer des tirages imparfaits et uniques.

Le défi contemporain sera sans doute de trouver un équilibre entre l’ancien et le nouveau, y rétablir l’art du Storytelling en dehors des seules normes digitales, pour ainsi remettre la transmission de notre histoire au cœur d’un processus collectif.

Mayoke Photography

La création documentaire au service des communautés humaines.

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